Le leadership est une discipline très peu vulgarisée dans notre contexte africain et pourtant il semble être ce qui fait le plus défaut à ceux qui dirigent les hommes dans la vie publique ou religieuse. Il se présente comme un art et une science à apprendre. En outre, le leadership en tant que manière particulière d’être mentor, décrit l’exercice légitime de l’influence accorder à un individu ou groupe d’individu dans le but de gérer leur semblable. Ce mode particulier d’être se cultive et la figure d’Eugène de Mazenod en est une illustration. Pour entrer dans l’intelligence de ce mode d’être nous effectuerons tout d’abord une approche définitionnelle du concept leadership, puis nous en dégagerons quelques caractéristiques. Ensuite nous nous appesantirons sur l’importance de la formation au leadership et enfin nous conclurons notre intervention en présentant le leadership chrétien comme une tâche à travers la figure d’Eugène de Mazenod.
I- Approche définitionnelle et caractéristiques
Il nous paraît indispensable de préciser tout d’abord le sens que nous dégageons du concept leadership parce que ce sens nous servira non seulement de sens comme orientation ou direction mais bien comme perspective du type explicatif et interprétatif. Cela nous permettra relever quelques qualités importantes pour façonner ce mode d’être.
I.1- Définition
Le leadership, cet anglicisme est passé dans la langue de Molière dès le XIXè siècle. Il s’exprimait d’abord à travers le substantif « leader », venu du verbe anglais to lead qui traduisait alors meneur d’homme, guide ou le chef de file. De nos jours, ce terme est familier en plusieurs domaines pour désigner celui qui joue le rôle de locomotive ou encore celui qui influence le groupe à agir en vue d’un objectif commun. Ainsi nous pouvons comprendre le leadership comme étant, selon l’avis des spécialistes, « un processus par lequel un individu exerce une influence sur un groupe pour atteindre les objectifs communs ». Ici le sens d’appartenance est important dans ce processus. De la sorte, la nécessité du groupe introduit également l’aspect de la légitimité dans l’exercice du leadership. Etre reconnu comme chef donne à l’influence du leader une ascendance psychologique qui favorise l’influence pratique qu’il peut exercer sur le groupe et cela permet de rallier aisément à la vision qu’il s’est assigné dans le sens du bien commun, puis véhiculer les valeurs aux quelles il croit.
Signalons par ailleurs que le leadership présente une ambiguïté dans la mesure où on y associe le sens de commandement. En fait le « leadership comme commandement est resté longtemps dans le vocabulaire des psychologues et des sociologues »[1]. Mais de nos jours, cette notion de commandement est à prendre positivement, c'est-à-dire éviter d’en faire un motif d’asservissement mais plutôt y voir « l’aptitude à se mettre au service des autres »[2]. Dans cette perspective, le leadership requiert des qualités.
I-2 Qualités du leadership
Si manager c’est l’art de gérer les biens, le leadership est effectivement l’art et la science de diriger les personnes humaines et cela nécessite des qualités appropriées qui permettent d’orienter vers un but précis avec tact et manière.
De ce fait, « Le leadership implique une corrélation des trois éléments suivants :
1- les qualités, les aptitudes et les besoins du leader.
2- Les besoins et les attentes du groupe.
3- Les nécessités ou les exigences de la situation »[3]
Ces éléments aident à situer les styles de leadership, quoique leurs qualités soient propres à l’action de gérer. Pour ce faire la toute première qualité c’est la vision.
En effet, la vision permet de baliser, d’orienter et de canaliser les énergies. Cette spécificité se traduit par la prévision qui favorise l’anticipation et devance l’improvisation. Dans cette optique le leadership bâtit une vision fondée sur l’optimisme.
En plus, pour que la vision puisse aboutir au résultat voulu, le leadership doit susciter de l’intérêt. C’est justement cet intérêt qui peut motiver.
Relevons aussi l’art de communiquer comme qualité importante. La communication verbale ou écrite est nécessaire parce qu’elle est garante de l’information au sein du groupe. Car c’est l’information qui permet aux membres de savoir et de s’approprier la vie du groupe. De même la communication entretient la confiance et sérénité ce qui dissipe la rumeur et la suspicion. La communication fait appel à une autre qualité à savoir la maîtrise de soi nécessaire au leadership. Cette maîtrise de soi ouvre favorablement à la critique nécessaire pour se reprendre et aller de l’avant.
En plus, la perception et « l’écoute active »[4] sont une qualité utile au leadership dans la mesure où elle favorise la libre expression qui permet au leader de décoder la réalité de son environnement tant interne qu’externe parce que « l’écoute efficace encourage les relations interpersonnelles »[5]. Cette écoute active permet au leader de prendre des décisions responsables parce qu’elles bénéficieront, du moins, de l’apport de l’ensemble, et les membres pourront indirectement prendre part à la prise de décision. Toutefois, cette écoute consiste à savoir ce que vivent et pensent les autres. Puis une sélection sans complaisance de tout ce que l’on écoute s’impose au leader. Pour ce faire, il lui faut un sens élevé de discernement.
Enfin la motivation et la compétence pour la « résolution des conflits »[6] sont aussi les qualités importantes dans le leadership. La motivation crée une ambiance de participation de tous et permet d’entretenir l’ensemble en suscitant le sentiment d’appartenance. Quant à la résolution des conflits, elle est indispensable pour le maintien de la vie du groupe. Le conflit étant inhérent à la vie de tout groupe, il est vital de développer une grande capacité à résoudre les conflits avec méthode selon leurs natures et leurs enjeux. Cependant s’il y a la possibilité de prévenir les conflits, cette prévention reste la voie royale parce qu’elle anticipe les situations conflictuelles. Il est vrai que des spécialistes comme Anthony D’Souza pense que « le conflit est plus signe de santé du groupe que le symptôme d’une maladie. L’indifférence menace la croissance d’une relation beaucoup plus que le conflit.»[7]. Ce point de vue est à prendre positivement parce qu’il ne s’agit pas de rechercher les conflits pour montrer que le groupe est en bonne santé mais de les assumer avec maturité et comprendre que le conflit peut naître des points de vue différent, dans l’unique but de la marche en avant, de la mission et des objectifs du groupe.
II- Formation au Leadership
Le leadership étant un mode d’être qui se traduit par l’art de mener les hommes, il écarte toute forme d’improvisation et fait place à une formation permanente et renouvelée sur soi d’abord, et sur le rapport avec le groupe, car le charisme naturel seul ne suffit pas pour une efficacité. Toutefois la formation au leadership peut se faire de diverses manières, ici retenons que ces manières peuvent se résumer en deux approches à savoir l’éducation et l’expérience. En ce qui nous concerne, évoquons deux aspects de cette formation notamment le travail qui doit se faire sur soi comme culture des capacités et connaissance de soi d’une part et d’autre part le travail sur la relation avec le groupe ou animation du groupe.
II-1 Travail sur soi ou culture des capacités
Amorcer un travail sur soi comme culture des capacités exige une certaine lucidité qui donne la possibilité de se connaître soi-même. Pour cela, le leader doit avoir des repères et des valeurs sûrs aux quels il tient.
Se connaître en vérité nécessite de cultiver le sens de l’humilité nécessaire pour accepter aussi le regard critique et objectif des autres sur soi afin de s’améliorer chaque jour d’avantage, d’où la maturité est requise au leader. Puis, s’éduquer continuellement dans l’ouverture à la connaissance, au sens critique, ensuite stimuler et cultiver ses capacités potentielles par un travail sur soi. De même, travailler sur soi c’est aussi puiser dans son expérience personnelle, lire et tirer les leçons des échecs précédents pour bâtir un avenir différent.
En cultivant ses propres capacités l’on s’améliore nécessairement, ainsi l’on peut, par exemple, apprendre à communiquer clairement et à prendre des décisions efficaces. Bien plus, ce travail sur soi qui est une formation permanente permet de savoir motiver et inspirer tout en suscitant la confiance en soi et dans les autres. Cela dispose à être patient, humble et ouvert à la contradiction et aux idées nouvelles différentes de son opinion. Pour agrémenter tout cela il est bon de cultiver le sens de l’humour qui consent de prendre la vie avec gaieté et diffuse la bonne humeur dans le groupe. Rester optimiste dans un esprit gagnant.
Par ailleurs, le travail sur soi englobe la culture des capacités qui vise une formation intégrale en rendant le leader sensible aux valeurs. Aussi l’expérience accumulée, comme un réservoir, vient alimenter l’éducation. En effet, confronté aux réalités pratiques de la vie l’on s’éprouve et s’affine, ces réalités parfois s’apparentent à des impasses qui nécessitent une sagesse pratique qu’on ne trouve dans aucun bouquin. C’est donc la relation avec les autres qui fait accroître, non seulement l’expérience nécessaire pour mieux dynamiser le groupe, mais aussi développer une sagesse pratique ’’situationnelle’’.
II-2 Relation avec le groupe ou sens d’animation
Le leadership est un rôle moteur dans une communauté, il se traduit comme l’art et la science d’animer. Or si animer signifie donner vie en donnant une âme, le leadership exige donc en premier lieu le sens des relations interpersonnelles et de la relation entre le leader et le groupe. Ainsi en tant que membre à part entière du groupe, et par sa position, le leader dans l’exercice de son leadership se trouve dans l’obligation de jouer un rôle différent des autres membres, il doit veiller à l’entretient du groupe, cela suppose une relation vivifiante avec ses semblables.
Dans son rôle, le leader se doit d’éviter de camper sur ses positions autrement « les rapports deviendront tendus et le climat d’hostilité va s’installer »[8]. Il est donc recommandable de laisser toujours des ouvertures qui maintiennent l’espoir dans le groupe, d’où le dialogue reste la clé de voûte dans la recherche des compromis. Ainsi, le lien avec le groupe ouvre à l’écoute active qui montre le degré de souci dont manifeste le leader pour la bonne marche du groupe. Cette écoute traduit aussi l’encouragement à la réflexion au sein du groupe et l’expression libre de la pensée et des sentiments des personnes qui composent le groupe ou la communauté. Ceci développe l’attention du leader qui doit toujours s’enquérir de la ’’température du groupe’’. Avec un langage prudent viser la performance reste une priorité. Nonobstant cela, « les leaders doivent aussi prendre l’initiative d’exprimer leurs points de vue. C’est ce que les experts appellent confrontation. La confrontation a lieu lorsque les leaders recommandent aux autres de réfléchir ou de changer certains aspects de leur comportement. Il y a des degrés et des sortes de confrontation, à la fois constructive et destructive »[9], la confrontation doit être utilisée de manière efficace.
Avec le groupe, il entretient un lien effectif et affectif qui lui donne de savoir encourager les efforts des uns et des autres, de stimuler davantage et aussi de sanctionner quand cela est nécessaire. Au sein du groupe il devra, à travers une relation bienveillante, instaurer et entretenir un climat propice à l’écoute et au dialogue en vue d’une prestation efficace qui alimente un bon rendement. Les valeurs qui le régissent doivent être universelles. Bien plus s’il s’agit d’un chrétien, l’Evangile doit nourrir son regard et son mode d’être.
III- Leadership Chrétien, une tâche : saint Eugène une figure.
Tout chrétien en vertu de son baptême est invité à poursuivre la mission de Jésus son modèle. Dans cette perspective, tout chrétien est potentiellement un leader parce que appelé à devenir sel de la terre et lumière du monde. Dans ce sens cet effet, la figure d’Eugène de Mazenod nous dépeint un modèle de leadership chrétien. Signalons que, Eugène de Mazenod était un évêque catholique, or selon les spécialistes, un évêque est au plein sens du terme un leader. Cette figure nous parait indiquer à cause du travail soi effectué, qui de son « caractère fougueux comme un mistral »[10] est sorti un leader exemplaire et l’Eglise en a fait un saint, c'est-à-dire un modèle pour la chrétienté. Ce modèle de leadership chrétien est effectivement une tâche. Cette tâche peut s’effectuer de plusieurs manières, ici appuyons-nous sur le sens du service dans l’humilité et mission d’éducateur et guide qui traduise à bon escient la figure d’Eugène.
III-1 Sens du service
Le Christ étant modèle du chrétien, son enseignement ne doit pas laisser celui-ci indifférent. Or cet enseignement hisse le sens du service dans l’humilité au sommet des traits distinctifs de ses disciples. Ainsi le leadership qu’il développe est celui de se faire serviteur de tous. Il est vrai que dans notre société, « pour beaucoup de personnes, en effet, le leadership évoque les notions de : pouvoir, autorité, honneur, prestige ou avantages personnels. Tel n’est pas le leader chrétien »[11]. Selon Ken Blanchard et Mark Miller, « le secret des meilleurs leaders, c’est servir »[12]. Ce sens de service s’appréhende chez saint Eugène à travers son engagement pour l’Eglise. Partant de la situation déplorable dans laquelle se trouve l’Eglise et le clergé de France après la Révolution française, Eugène perçoit un besoin et juge nécessaire de faire quelque chose, il décide de se mettre au service de l’Eglise de manière engagée en sollicitant la collaboration d’autres prêtres dans le souci d’efficacité. Ce souci de rendre service était si fort d’autant plus qu’il repose sur une vision précise.
Le leader chrétien doit être une lumière dans le monde, Eugène est bien conscient de ce fait. Il fonde sa congrégation avec cette conviction. Il écarte tout esprit de domination pour faire prévaloir le sens de la fraternité au sein du groupe, de même en combattant tout type d’anti-valeur il promeut le respect et traduit sa prière dans la vie, il évite toute dichotomie entre les valeurs de l’Evangile et sa vie avec les autres. Le sens des autres qu’il instaure réprouve toute forme de complaisance. Ce sens des autres se traduit par la grande correspondance qu’il entretient avec chaque communauté, voire même avec chaque oblat. Il était un véritable champion de la communication. Ainsi, selon l’idéal du leadership chrétien, son témoignage pratique devient éducateur.
III-2 Educateur et guide
Le leader chrétien est éducateur dans la mesure où il contribue à faire prendre conscience et à changer les manières de faire. En éduquant par son art de gérer et de guider le groupe, il éduque à un style qui incite à la remise en question. Son engagement est animé par le sérieux de sa vie de foi et le témoignage qui en découle permet aux autres de dire : voici une autre manière de faire. Educateur et témoin deviennent alors synonyme. Dans cette dynamique, Eugène de Mazenod ayant fait le constat suivant : « les peuples croupissent dans la crasse ignorance de tout ce qui regarde leur salut ; la suite de cette ignorance a été l’affaiblissement de la foi, la corruption des mœurs et tous les désordres qui en sont inséparables »[13]. Suite à ce constat, se précise alors sa vision, puis il opte de « rendre les hommes raisonnables, puis chrétiens, enfin les aider à devenir des saints »[14]. Cette tâche nécessite un travail d’éducation qui puisse faire reculer d’abord les frontières de l’ignorance et inculquer des valeurs sur les quelles construire un type nouveau qui pourra s’ouvrir à l’appel à la sainteté.
Eugène de Mazenod, cet éducateur était effectivement un guide qui n’hésitait pas à prendre conseil pour mieux faire. En plus, en éducateur visionnaire, il stimulait en communiquant sa grandeur d’âme et son audace c’est pourquoi il n’hésitait pas à exhorter les hommes à « oser grand comme le monde » ou encore à être « audacieux pour l’Evangile ». Il incitait à la culture de l’excellence. A cet effet, il disait qu’il ne voulait pas des mèches fumantes. Il brandissait l’idéal en implorant ses missionnaires à faire toujours davantage.
En guise de conclusion
Il ressort de ce survol que le leadership en tant que mode d’être est un art et une science qui s’acquiert par l’apprentissage, l’ouverture et l’expérience. Cette capacité de diagnostiquer les situations et de motiver les personnes en vue d’un but précis reste une tâche dévolue à notre engagement baptismal. Cette tâche est permanente, c’est pourquoi le leader est une personne qui reste constamment en alerte, d’où il lui revient de se disposer dans l’innovation continue à la gestion des personnes en faisant attention à la qualité de leur vie. Par un regard sommaire sur Eugène de Mazenod, l’on a pu lire quelques traits de leader qui se laissent appréhender sans efforts, qui traduisent un mode d’être. Et ce mode d’être pour nous est justement celui des « hommes et des femmes apostoliques » dont ce monde, cette société a grand besoin aujourd’hui. Ces véritables meneurs d’hommes peuvent aussi être forgés par l’Eglise, par la force de l’Evangile qui doit transformer les cœurs par un travail sérieux sur soi d’abord et dans la société ensuite.
Au terme de notre modeste contribution, nous vous remercions pour votre attention.
[1] MUBIMBA A’ Shimba Cyrille, « Leadership et compétence professionnelle » in La promotion d’un leadership de qualité en Afrique à l’aune du modèle jésuite, Acte des IX ème journées Philosophiques/ colloque jubilaire de la faculté de philosophie saint Pierre Canisius/ Kimwenza , du 05 au 08 avril 2006, Kinshasa, édition Loyola , 2006, p. 107.
[2] Ibidem, p. 108
[3] D’SOUZA Anthony, Leadership, être leader, vol.1, 2è edition, Kinshasa, Pauline, 2008, p. 31
[4] D’SOUZA Anthony, Leadership conduire les autres. vol 2, p. 133
[5] Idem, Leadership, Etre leader vol 1, p. 147.
[6]Idem, Leadership, Conduire les autres, op. cit. vol 2, p. 141
[7] Ibidem,
[8] Ibidem, p. 120
[9] Ibidem p. 133
[10] ROCHE Aimé, omi, Eugène de Mazenod, Chalet, Lyon, 1960, p. 11
[11] D’SOUZA Anthony, Leadership, être leader, vol 1, 2è édition, Kinshasa, Pauline, 2008, p. 14.
[12] BLANCHARD Ken et Miller MARK, Comment développer son leadership ? Cité par Cyrille MUBIMBA A’SHIMBA in « leadership et compétence professionnelle », Op. Cit. p. 108
[13] Préface des constitutions et Règles
[14] Ibidem