
Voici un point de méditation donné par le père Robert, omi en la célébration de la Cène du Seigneur au carmel St Joseph de Kinshasa-Kintambo, le soir du 20 mars 2008 :
Bien chers frères et sœurs,
Jésus sait que l’heure de sa passion est là et il veut maintenant en révéler tout le sens aux apôtres réunis autour de lui pour le repas pascal. Jésus va effectuer sa paque, il va effectuer son passage vers le Père, il va souffrir sa Passion par amour pour nous afin de nous réconcilier avec le Père. C’est amour il va le vivre « jusqu’au bout », c’est-à-dire jusqu’à la mort et jusqu’à l’extrémité de l’amour. Tout ceci constitue le service d’amour fondamental grâce auquel il libère l’humanité du péché.
Bien aimés dans le Christ, la première lecture d’aujourd’hui nous replace dans un récit de la manducation de l’agneau par les juifs au seuil de la nuit de leur libération. C’est la commémoration du repas pascal pris par Jésus avec ses disciples. Notre Seigneur Jésus en donne une interprétation nouvelle, c’est ce qui est décrit dans la seconde lecture (1 Co 11, 23-26), une recommandation sans pareille : « chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez à cette coupe, vous proclamez la mort du Seigneur ». C’est aux apôtres qu’a été confiée en premier, la charge de la réitération du grand mystère. C’est l’institution de l’Eucharistie et du sacerdoce. Avec Saint Paul, nous avons là le récit le plus ancien. Nous pouvons bien comprendre que la célébration eucharistique quotidienne nous procure toujours quelque chose de neuf, car Jésus lui-même est là : « ceci est mon corps, qui est donné pour vous ». Mais la charge confiée aux ministres de l’Eucharistie qui sont les prêtres est une tache noble, comme le rappelle la liturgie de la Parole de l’ordination presbytérale : « Par votre ministère, en effet, s’accomplira le sacrifice spirituel des fidèles, uni au sacrifice du Christ : avec eux et par vos mains, il sera offert sur l’autel de manière non sanglante dans la célébration des mystères. Ayez donc conscience de ce que vous faites ; imitez dans votre vie ce que vous accomplissez dans les rites : en célébrant le mystère de la mort et de la résurrection du Seigneur, efforcez-vous de faire mourir en vous tout penchant au mal, et d’avancer sur le chemin de la vie nouvelle. … Gardez toujours devant les yeux l’exemple du Bon pasteur qui n’était pas venu pour etre servi mais pour servir, pour chercher et sauver ce qui était perdu.»
Aujourd’hui, le Seigneur consacre des nouveaux coopérateurs pour exercer le sacerdoce apostolique en réitérant … le faites ceci en mémoire de moi pour la sanctification du peuple de Dieu. Ils sont des PERSONA CHRISTI.
Il s’agit d’un service dans l’Eglise, c’est à cela que s’articule la page de l’évangile de st Jean (Jn 13, 1-15) du lavement des pieds. A ce titre, le christianisme devient une expérience de foi vivante, d’une charité qui naît de la rencontre personnelle avec Dieu qui s’est dépouillé en son Fils, qui s’est mis à genoux pour laver les pieds de ses disciples, travail d’esclave.
Comment peut-on imiter ce sens de service dans l’humilité ?
Pourquoi Jésus nous lave-t-il les pieds et pourquoi demande-t-il que nous nous lavions les pieds les uns aux autres ?
Le lavement des pieds est un geste riche de symbolisme; geste difficile à comprendre, difficile à accepter et difficile à imiter. Et pourtant, si nous ne le comprenons pas, nous ne l’accepterons pas et si nous ne l’acceptons pas, nous ne l’imiterons pas, malgré la demande de Jésus. L’introduction solennelle à cette scène vaut pour tout le livre de la Passion, qu’elle met sous le signe de l’amour qui donne tout son sens à l’œuvre de Jésus et particulièrement à la Passion.
Ma vie, personne ne me l’enlève, mais c’est moi qui la donne (10, 18). Jésus accepte librement d’être livré et de souffrir par amour.
Dans notre vie quotidienne, le lavement des pieds est un geste difficile à comprendre :
Jésus se lève de table, quitte son vêtement et prend un linge qu’il se noue à la ceinture; puis, il verse de l’eau dans un bassin et commence à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture (v. 4-5).
Jean décrit avec la précision d’un scénario les gestes pleinement réfléchis de Jésus, pour souligner l’aspect déconcertant et dramatique de la scène. Les gestes de Jésus expriment symboliquement ce qui fut l’essentiel de sa vie et de la Passion: il est venu pour servir et non pour être servi (Mc 10, 45). Autant le lavement des pieds peut avoir un sens avant le repas, autant il est choquant au milieu d’un repas de fête. Jésus accomplit le geste de l’esclave. Il se dépouille lui-même de ses vêtements. Sur la croix, il sera dépouillé par d’autres. Comme un esclave, il se met aux pieds de ses disciples, se fait petit et vulnérable. Ce qui se passera sur la croix est comme rendu visible ici par ce geste déconcertant. Le geste de Jésus est donc une purification, qui symbolise le service qu’il rend à l’humanité sur la croix en la purifiant. Quand Dieu sert, quand il nous sert, quand il lave les pieds de sa créature, il révèle le fond de son cœur. Et donc, l’Eucharistie devient une source d’eau vive, signe de service et d’amour.
Quel est le plus grand; celui qui est à table ou celui qui sert? N’est-ce pas celui qui est à table? Eh bien! moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert (Lc 22, 27). C’est déconcertant et inadmissible dans notre vie de voir l’invité d’honneur enlever sa veste pour aller servir, d’ailleurs le protocole refusera, pas question chef…
La vie entière de Jésus se résume dans l’image du service à table.
Geste difficile à accepter
Il arrive ainsi devant Simon-Pierre. Et Pierre lui dit: « Toi, Seigneur, tu veux me laver les pieds! » Jésus lui déclara: « Ce que je veux faire, tu ne le sais pas maintenant; plus tard tu le comprendras. » Pierre lui dit: « Tu ne me laveras pas les pieds; non, jamais! » Jésus lui répondit: « Si je ne te lave pas, tu n’auras point de part avec moi. »
Pierre juge selon les normes humaines et refuse d’accueillir ce geste d’abaissement qui va à l’encontre de l’image qu’il se fait de son Maître. Pierre tenait vraiment à la hiérarchie à outrance, le chef c’est le chef, on ne blague pas. Mais, il y a plus encore dans ce refus: il ne comprend pas le geste de Jésus, parce qu’il ne comprend pas la Passion, qui reste pour lui un scandale. Il reprend ici ses négations précédentes (Mt 16, 22). Refus de la Passion comme service que nous rend Jésus. Pierre ne voulait pas accepter que Jésus le sauve; il prétendait même sauver lui-même Jésus: « Je donnerais ma vie pour toi » (Jn 13, 37). Cette incompréhension le conduira au reniement prédit par Jésus (v. 38).
Si je ne te lave pas, tu ne peux avoir part avec moi (v. 8).
Par ces paroles, Jésus explique son geste. Personne ne peut être cohéritier du Christ, ni avoir part avec lui, s’il n’est pas purifié par le Christ lui-même. Refusant de se laisser laver les pieds, Pierre refuse la façon dont Jésus symbolisait sa mort, son action salvifique; il refuse d’être purifié et donc sauvé par Jésus. Et Jésus insiste: je dois te laver, laisse-moi te purifier, autrement tu n’auras point de part avec moi. Pierre pense que c’est lui qui sauve JESUS, non, c’est Jésus qui doit le sauver par ce geste de lavement des pieds.
C’est à la condition d’accepter et de recevoir dès maintenant le geste d’amour et d’humilité de Jésus qui se met à son service (comme il donnera sa vie) que Pierre pourra comprendre la vie nouvelle et y participer. Faute de comprendre l’esprit de son Maître, et à cause de sa résistance, Pierre s’exclut de toute communication avec lui, de toute participation à son oeuvre et à sa gloire.
Pierre, c’est chacun de nous. Comprenons-nous plus que lui? Le refus de Pierre est aussi le nôtre. On dit volontiers à Jésus: « Je ne suis pas sale », ou bien « Je puis me laver tout seul ». Refuser l’amour de Dieu, c’est l’orgueil, c’est l’égoïsme. Nous avons besoin de Jésus Eucharistie pour qu’il nous lave et nous purifie, nous délivre et nous aime.
Geste difficile à imiter :
Avez-vous pigé ce que je vous ai fait?
Le geste de Jésus est encore plus difficile à imiter. Et pourtant, Jésus ne fait qu’anticiper ici le commandement de l’amour fraternel qui nous sera donné lors de la dernière Cène. C’est pourquoi, toute la cérémonie du lavement des pieds est appelée le « commandement ».
C’est un exemple que je vous ai donné: ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi. Vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres (Jn 13, 14.15). Je vous donne un commandement nouveau: aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés (Jn, 13, 34).
Jésus donne un exemple pas comme les autres : « Si je vous ai lavé les pieds, moi, le Seigneur, vous devez, vous aussi, vous laver les pieds les uns aux autres ». L’obligation porte ici non pas simplement sur l’acte précis de laver les pieds, mais sur le comportement beaucoup plus étendu dont cet acte n’est que le symbole, le paradigme. Geste à ne pas prendre à la lettre, mais au sérieux. Mettre l’accent sur la valeur et la dignité d’un humble service rendu à un autre. Le serviteur n’est pas au-dessus du Maître. Si le Seigneur lave, que le serviteur lave lui aussi. Le serviteur ne peut refuser ni dédaigner ce que fait son Maître.
Chères sœurs, chers frères, La fragilité humaine nous entrave souvent à nous laver les pieds les uns aux autres, aujourd’hui puisse ta parole Seigneur ouvrir profondément nos cœurs pour que ce geste d’amour et de service (lavement des pieds) nous pousse à participer sérieusement à l’Eucharistie… pour que toute notre vie devienne Eucharistie.